Mang'Impressions : Chroniques de lectures de mangas

Solanin, la chanson d’une jeunesse en quête de repères

Ecrit par David le 13 mars 2011
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Meiko et Taneda sont un couple de jeunes Tokyoïtes, partageant le même appartement. Fraîchement entrés dans la vie active, ils sont tous les deux remplis de questions quant à leur place dans la société et à leur avenir. Meiko travaille en tant qu’employée de bureau dans une petite société. Son quotidien, c’est un emploi routinier, fait des mêmes visages déprimants et hypocrites qu’elle voit tous les jours, des listes de clients qu’elle gère, des remontrances qu’elle subit et des repas qu’elle prend en tête à tête avec un chat égaré. De son côté, Taneda a un job d’appoint, insuffisant pour qu’il vive par ses propres moyens, dans lequel il exerce ses compétences de graphiste.

Solanin - Tome 1 Solanin - Tome 2

Solanin, c’est avant tout une plongée dans le quotidien de Meiko. Le temps de deux volumes, on vit à ses côtés, comme si nous étions son ombre. On la suit au travail, dans ses sorties diverses ou dans ses moments de désœuvrement. On est au plus près d’elle, au point de partager ses sentiments, ses doutes et même ses sensations. Grâce à l’apport de décors photo-réalistes confondants et d’un groupe de personnages sur lequel Inio Asano s’attarde largement, c’est une réalité, celle de Meiko, qui prend vie sous nos yeux. De son couple avec Taneda aux liens d’amitié qui les unissent avec Crack, Katô et Ai, tout respire le vrai. Les gestes, comportements et réactions illustrent une authenticité qui transpire constamment et se niche dans les moindres détails. Notre lecture n’en est que plus troublante. Même le dessin, qui ne vise pas le réalisme avec ses personnages un peu joufflus et pleins de mimiques expressives, concourt à la dimension unique de la tranche de vie que nous propose l’auteur.

Meiko

Pour étoffer son petit monde, épaissir ses personnages et leurs relations, Inio Asano a travaillé sur le vécu de chacun d’eux. Sans jamais forcer le trait, il nous fait deviner leur passé et leurs expériences au détour des conversations qu’ils ont entre eux. Le mangaka nous offre également quelques analepses, revenant sur des époques charnières pour ses protagonistes. Il s’agit de moments décisifs, qui les ont conduits à être ce qu’ils sont aujourd’hui. Une rencontre, un déménagement, un nouveau travail… Des événements aussi banals qu’importants à l’échelle d’une vie, qui ne manqueront pas de parler au lecteur et de lui évoquer ses propres expériences. Jamais expédiés, ces épisodes du passé témoignent d’une grande justesse et donnent davantage de corps aux existences des héros de Solanin.

Inio Asano réussit en particulier à traduire l’alchimie qui existe au sein d’un groupe d’amis. Même s’il se focalise principalement sur Meiko, il prend le temps de développer chacun des personnages de son entourage. En fonction de son caractère, chacun d’eux trouve sa place au sein du groupe, de manière naturelle. De ce fait, les moments qu’ils passent ensemble, qu’il s’agisse de soirées ou de rencontres fortuites, mais également leurs plaisanteries, leurs discussions ou les attitudes qu’ils ont les uns envers les autres, apparaissent authentiques, comme des évidences. On a vraiment l’impression de partager un moment unique et précieux au sein d’un vrai groupe d’amis, qui ne tarde pas à devenir le nôtre, l’attachement aux personnages aidant.

Un groupe d'amis soudés

Rocchi, le groupe de rock formé par Taneda, Crack et Katô, est l’élément central de cette amitié. C’est autour de lui qu’elle s’est créée et qu’elle s’entretient encore aujourd’hui. Il apporte également une touche musicale à Solanin, même si celle-ci reste au second plan. Malgré les rêves de Taneda et de ses amis, on ne quitte jamais le cadre de l’ordinaire et du vraisemblable. Inio Asano ne fait pas de ses personnages des génies de la musique, mais simplement des passionnés, dont c’est le passe-temps et l’espoir secret. Toutefois, si l’auteur nous rappelle que le talent ou les opportunités de réussir ne sont pas à la portée de tout le monde, cela n’empêche jamais ses personnages d’écrire des chansons, de les jouer avec leurs tripes et d’y faire rejaillir leur vécu. Grâce à cela, les passages musicaux, notamment parce qu’ils accompagnent toujours des moments émotionnels particuliers, sont extrêmement intenses et se vivent pleinement pour le lecteur, comme pour les personnages du manga.

Rocchi en répétition

En effet, en plus de symboliser les liens qui unissent les protagonistes, Rocchi prend une dimension particulière au cours de l’histoire, lorsqu’un drame frappe le groupe d’amis. Bouleversant leur quotidien, cet événement vient nous rappeler que la vie n’est pas faite que de jours qui s’écoulent invariablement. Il constitue également une expérience éprouvante, surtout dans un titre aussi réaliste que Solanin, fonctionnant à plein sur l’identification du lecteur. La tragédie frappe sans prévenir et se vit comme si elle nous touchait directement. Pourtant, jamais Inio Asano ne sombre dans les effets faciles ou l’exagération. Tout en retenue, il réussit à nous faire ressentir le vide douloureux causée par une absence, celle-ci apparaissant d’autant plus pesante dans un quotidien et un décor fondamentalement inchangés. Un tel drame, qui survient dans une vie qui pourrait être la nôtre, et ses répercussions sur l’ensemble des personnages n’en sont que plus parlants, et donc difficiles à vivre. Et ils le seront encore plus pour qui a connu un événement similaire. Cette émotion palpable contribue à la couleur unique de Solanin et fait qu’il est impossible de quitter le titre sans lui garder une place au sein de nous.

Au-delà du moment vécu avec Meiko et ses amis, l’expérience précieuse que constitue la lecture de Solanin tient également dans le portrait de la jeunesse qu’il dresse. Qu’est-ce qu’un adulte ? Quand et comment le devient-on ? Peut-on vivre en renonçant à ses rêves ? Comment peut-on se savoir heureux ? Des questions de ce genre taraudent Meiko. Elles la suivent tout au long des jours qui s’écoulent pendant les deux volumes du manga. Pour nous faire part de doutes que l’on devine être les siens, Inio Asano ne se limite pas à son héroïne. Il utilise l’ensemble de ses personnages, qui sont autant de facettes d’une même problématique. Si la plupart sont de jeunes adultes, l’auteur complète son exposé avec le point de vue de personnes plus âgées, comme la mère de Meiko ou le père de Taneda. Ceux-ci amènent un angle différent, celui d’une certaine expérience, qui élargit les horizons de nos héros. Ils apportent aussi une pertinence indéniable, tant ces protagonistes jouissent, dès leur première apparition, d’une identité et d’une existence propres, ainsi que d’une grande justesse.

Meiko, entre doute et tristesse

Malgré l’omniprésence de telles questions, Inio Asano n’a jamais la prétention de vouloir, ou même de pouvoir, y répondre. Son message est plutôt que ces doutes font partie intégrante de la vie. Qu’on les écoute ou qu’on les mette en sourdine, ils ne nous quitteront jamais vraiment et sont même nécessaires pour avancer. Meiko ne s’en aperçoit pas forcément, mais, pendant que ses hésitations la tourmentent et l’amènent à faire des choix, elle vit, tout simplement. Elle trace sa route, avance, se construit sa propre expérience et son propre avenir. Ce sont ces questions et les aléas de la vie qui l’amènent à évoluer. Elles ne traduisent en aucun cas un surplace. Arrivé à la fin du manga, on ne peut d’ailleurs pas dire qu’elle en ait fini avec celles-ci. Malgré cela, on sent bien qu’elle a grandi et que ce qu’elle a vécu dans les deux volumes que compte la série l’a changée et l’a fait avancer, même si ce n’était peut-être pas dans la direction qu’elle souhaitait ou qu’elle avait imaginée. Représentant une jeunesse un peu perdue, qui se cherche en tant qu’adulte, Meiko ne se rend finalement jamais compte que ce n’est pas quelque chose que l’on devient du jour au lendemain. Quelque part, malgré elle, elle l’est même déjà dès le début du manga. Ce ne sont pas ses doutes qui contredisent cet état de fait. Bien au contraire, ils sont ceux de tout un chacun, qu’il le laisse transparaître ou pas.

La meilleure illustration du conflit intérieur que vivent Meiko et tous les protagonistes de Solanin se situe certainement dans l’épisode de la réunion de Taneda avec lui-même. Dans ce passage, les différentes facettes du personnage s’expriment et débattent sur une question qui le tourmente. Ces quelques pages devraient parler à tous les indécis, tant elles traduisent parfaitement l’état d’esprit que l’on peut avoir dans ce genre de moments. S’il y a mille raisons d’avancer et de faire les choses, on trouve toujours une bonne raison de remettre à plus tard ce qui doit être fait. Cette brillante et éloquente mise en image d’un sentiment confus que tout le monde a déjà connu est le genre d’idées qui donne à Solanin sa personnalité unique et aux personnages toute leur consistance.

Taneda, en pleine réunion stratégique avec lui-même

Les raisons pour lesquelles Solanin m’a parlé comme rarement une œuvre a pu le faire sont multiples : le talent d’un auteur, dont la narration et le coup de crayon m’ont séduit (dans Solanin, comme dans Le Quartier de la Lumière, Le Champ de l’Arc-en-ciel et, dans une moindre mesure, Un Monde Formidable, ses autres mangas disponibles en France), un récit dans lequel je me suis pleinement reconnu et qui a alimenté mes propres réflexions, et un attachement déraisonnable pour ses personnages. Pour tout cela, lecture après lecture, le titre d’Inio Asano demeure pour moi extrêmement précieux et continue de me toucher comme au premier jour. Dans ces conditions, je ne vous surprendrai pas en vous disant que j’attends avec impatience La Fin du Monde, Avant le Lever du Jour, le prochain one-shot de l’auteur, qui sortira le 6 mai 2011 en France.

3 commentaires

Ginie

Le 13 mars 2011 à 15 h 03 min

Excellente chronique pour une œuvre majeure. Asano est très très grand !

David

Le 13 mars 2011 à 17 h 45 min

Ginie > Merci pour le commentaire. Et je confirme : Asano est effectivement très très grand !

Mang'Impressions » Mang’Impressions se prête au jeu des concours

Le 27 mai 2011 à 12 h 05 min

[…] Pour l’occasion, j’ai choisi de parler d’une œuvre essentielle à mes yeux : Solanin. Tout en restant fidèle à la ligne éditoriale de Mang’Impressions, j’ai logiquement […]

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